Choisir un radeau de survie conforme à la Division 240, c’est le strict minimum légal. Ce n’est pas toujours suffisant pour rentrer chez soi. Voici ce que la réglementation impose, ce que les naufrages ont enseigné, et comment compléter intelligemment votre armement sans vous ruiner.
Ce qu’exige la Division 240 selon votre zone de navigation
La Division 240 (arrêté du 11 octobre 2024) impose l’emport d’un radeau de survie dès que vous naviguez à plus de 6 milles d’un abri. Elle distingue deux niveaux d’exigence selon la distance (articles 240-2.05 et 240-2.06).
Les exigences varient selon la zone déclarée :
| Zone de navigation | Distance | Exigence radeau |
|---|---|---|
| Côtière | 2 à 6 MN | Aucun radeau obligatoire |
| Semi-hauturière | 6 à 60 MN | Radeau conforme à l’article 240-2.18 (norme ISO 9650-2 ou supérieure) |
| Hauturière | 60 MN et plus | Radeau de type I (ISO 9650-1), classe II division 333, ou type approuvé division 311 |
Source : Division 240, arrêté du 11 octobre 2024 (JORF du 30/10/2024)
L’article 240-2.18 précise que seuls les radeaux conformes à la norme ISO 9650, de classe II, ou approuvés avec la marque « barre à roue » peuvent être embarqués. La décision de naviguer en zone semi-hauturière avec un radeau côtier moins robuste reste à la charge du chef de bord (article 240-1.03), qui doit s’assurer de l’adéquation de l’armement à la navigation réellement pratiquée.
Consulter le texte officiel de la Division 240 sur le site du ministère de la Mer
Sac ou conteneur : un choix qui engage la sécurité
Le radeau de survie se conditionne sous deux formes : le sac souple et le conteneur rigide. Le choix entre les deux dépend avant tout du lieu de stockage à bord et du type de navigation.
| Critère | Sac souple | Conteneur rigide |
|---|---|---|
| Poids | Léger | Plus lourd |
| Encombrement | Compact | Volumineux |
| Stockage recommandé | Coffre ou intérieur bateau | Pont extérieur, support dédié |
| Résistance UV et intempéries | Faible | Excellente |
| Résistance aux chocs | Faible | Excellente |
| Mise à l’eau d’urgence | Moins rapide (accès au coffre) | Plus rapide, libération automatique possible |
| Stockage longue durée | Non recommandé à l’extérieur | Idéal pour un montage permanent sur pont |
Si votre radeau passe l’hiver sur le pont, le conteneur est la seule option raisonnable. Le sac convient uniquement si le radeau est rangé à l’abri, idéalement en soute ou dans un coffre fermé. Les révisions de radeau ayant séjourné à l’extérieur dans un sac révèlent parfois des dégradations invisibles de l’extérieur : humidité interne, moisissures sur les tissus, corrosion des cartouches de gonflage.
Conseil terrain : Lors des révisions triennales, les techniciens constatent que les radeaux stockés en sac à l’extérieur présentent deux à trois fois plus de défauts que ceux en conteneur. Si vous ne pouvez pas stocker votre radeau en intérieur, le conteneur n’est pas un luxe, c’est une nécessité.
Ce que contient réellement un radeau de survie
La norme ISO 9650 distingue deux niveaux de dotation : l’armement dit « moins de 24h » et l’armement complet « plus de 24h ». Cette distinction a des conséquences directes sur votre capacité à survivre dans l’attente des secours.
Armement standard du pack moins de 24h (ISO 9650-1)
Un radeau hauturier classique livré en pack -24h inclut généralement :
- 1 ancre flottante avec 30 m de bout
- 1 gonfleur manuel, 2 pagaies, 1 couteau flottant
- 1 bouée avec 30 m de filin, 1 écope, 2 éponges
- 1 kit de réparation et 1 soufflet
- 3 feux à main SOLAS et 2 fusées parachute SOLAS
- 2 bâtons lumineux et 1 miroir de signalisation
- 1 lampe torche étanche avec piles de rechange
- 1 sifflet et des comprimés contre le mal de mer (6 par personne)
- 1 sachet anti-vomissements par personne
- 1 notice de survie
Les quantités varient légèrement selon les fabricants (Plastimo, Ocean Safety, Survitec). Certains ajoutent une rampe d’embarquement, des bandes rétro-réfléchissantes sur la tente ou une lampe extérieure automatique.
Ce qui est absent du pack moins de 24h
Un radeau hauturier -24h ne contient ni eau de boisson ni rations alimentaires. Il s’agit d’un équipement d’attente courte durée. En navigation au-delà de 60 milles, cette hypothèse d’intervention rapide n’est pas toujours réaliste. L’Institut Maritime de Prévention (IMP), qui travaille sur la sécurité des gens de mer et analyse les retours d’expérience d’accidents maritimes, souligne depuis des années l’écart entre le contenu minimal réglementaire et les besoins réels de survie prolongée.
Retours d’expérience : ce qui a vraiment manqué sur un radeau de survie
Cinq jours sur un radeau : l’expérience de l’ENSM
En 2017, l’association Au Rad’Lô de l’École Nationale Supérieure Maritime de Marseille a organisé une expérience de survie de 5 jours à bord d’un radeau de 16 places au large de Marseille. Douze personnes ont survécu uniquement avec le matériel SOLAS, base de la Division 240. Les enseignements sont directs :
- La soif est l’ennemi numéro un : 1,5 litre d’eau par personne et par jour s’est révélé insuffisant
- Les trois premiers jours sont les plus durs physiquement et psychologiquement
- L’humidité permanente provoque des problèmes de peau sérieux dès le second jour
- Le manque de sommeil de qualité dégrade rapidement la vigilance collective
- La médication contre le mal de mer induit un état amorphe qui rend difficile toute action en cas de mauvais temps
Le naufrage du Belouna aux Bermudes (2019)
En juin 2019, un équipage de trois convoyeurs fait naufrage en 3 minutes au large des Bermudes après une voie d’eau sur le Belouna, un voilier de 12,5 mètres. Le récit, recueilli par le magazine Bateaux, est riche d’enseignements.
Le radeau était un modèle hauturier moins de 24h, conforme pour une traversée atlantique. Ni eau, ni rations ne se trouvaient à bord du radeau. L’EPIRB et le grab bag, rangés dans le carré, n’ont pas pu être récupérés : le bateau a coulé en moins de trois minutes. L’équipage a survécu 72 heures sans balise, sans eau, en short et sans vêtements adaptés. C’est un petit miroir de signalisation qui a attiré l’attention d’un cargo et permis le sauvetage.
Enseignements directs :
- Un radeau -24h légal peut être mortellement insuffisant au large
- L’EPIRB rangée à l’intérieur du bateau peut être perdue lors d’un naufrage rapide
- Le miroir de signalisation, petit et basique, a sauvé trois vies quand les fusées n’ont pas suffi
- Il faut attacher le grab bag au radeau, ou mieux, avoir une PLB sur soi en permanence
Le naufrage de Charline Picon dans le Pacifique (2025)
La championne olympique de voile Charline Picon, son mari et sa fille ont fait naufrage en mai 2025 dans le Pacifique Sud après avoir heurté un OFNI sur leur catamaran Luna Bay, à 70 milles des Marquises. Ils ont pu récupérer la balise EPIRB et déployer le radeau. L’équipage a été secouru 12 heures plus tard par un autre voilier. Ce cas illustre l’importance d’avoir l’EPIRB à portée immédiate, pas dans un coffre inaccessible.
Conseil terrain : En intervention, les équipages qui signalent leur position avec plusieurs moyens combinés (balise, VHF, pyrotechnie) sont localisés et secourus nettement plus sûrement que ceux qui n’ont qu’un seul vecteur. La redondance des moyens de signalisation n’est pas du luxe ; c’est du bon sens opérationnel. Un radeau sans balise personnelle reste un radeau invisible pour les secours.
Les lacunes fréquentes : ce que la réglementation ne couvre pas
La Division 240 impose un plancher minimal. Elle ne garantit pas votre survie au-delà de 24h sans intervention extérieure. Les situations réelles révèlent des manques récurrents :
- Absence d’eau potable dans le pack -24h
- Absence de moyen de communication autonome (VHF portative, balise PLB)
- Signalisation limitée : fusées périmables, miroir passif insuffisant de nuit
- Absence de protection thermique complémentaire (couverture de survie par personne)
- Pas de kit de pêche pour une survie de longue durée
- Trousse de secours insuffisante pour les blessures liées au naufrage lui-même
- Pas de médicaments adaptés à la déshydratation ou aux pathologies chroniques
Kits et équipements pour améliorer votre radeau de survie
Le grab bag : le premier complément indispensable
Le grab bag est un sac étanche et flottant en PVC soudé. Son rôle : essayer de transformer un radeau -24h en radeau +24h, et fournir le matériel non inclus dans la dotation standard. Il doit être attaché au radeau ou positionné à l’entrée de la descente, accessible en moins de 30 secondes.
Les modèles commerciaux standardisés (Ocean Safety, 4Water/Hero, Plastimo, Ouest Sécurité Marine) incluent généralement :
- Couvertures thermiques de survie (2 minimum)
- Trousse de premiers secours
- Rations alimentaires de survie (500 g par personne)
- Eau de survie conditionnée (1,5 L par personne)
- Bâtons lumineux cyalume
Ils ne comprennent généralement pas la pyrotechnie (fusées à main), à acheter séparément en magasin spécialisé. Les modèles haut de gamme comme le grab bag 4Water/Hero incluent une poche étanche extérieure pour VHF portative, téléphone satellite ou balise PLB. Ce type de grab bag est homologué RINA pour les navigations à plus de 60 milles au-delà de 24h.
Le tableau suivant compare les principales dotations par marque :
| Modèle | Contenu de base | Note |
|---|---|---|
| Plastimo complément d’armement | Trousse secours, couvertures SOLAS, eau, rations, lampe, 3 feux main | Pyrotechnie incluse |
| Ocean Safety grab bag | Trousse secours, couvertures thermiques, eau, rations | Sans pyrotechnie |
| 4Water / Hero grab bag | Trousse secours, couvertures, eau, rations, poche VHF/PLB | Homologué RINA ISO 9650-1 |
| Ouest Sécurité Marine grab bag | Trousse secours, couvertures, eau, rations, cyalumes | Sans pyrotechnie |

La balise PLB : la sécurité individuelle en dehors de l’EPIRB de bord
La balise PLB (Personal Locator Beacon) se porte sur soi, fixée au gilet de sauvetage ou dans une poche. Contrairement à l’EPIRB de bord, elle reste disponible même si vous n’avez pas eu le temps de récupérer quoi que ce soit à bord. Elle émet sur 406 MHz vers le réseau Cospas-Sarsat avec GPS intégré, et permet une localisation précise en quelques minutes.
La balise Ocean Signal PLB1 est l’une des plus compactes du marché : elle tient dans une poche de gilet. Elle n’implique pas d’abonnement, et sa batterie est garantie 7 ans avec une autonomie de plus de 24h en émission. Le kit de sécurité PLB1 d’Ocean Signal combine la balise, une fusée électronique EDF1 et un miroir de signalisation.
La fusée électronique : remplacer la pyrotechnie périmée
La fusée électronique Ocean Signal EDF1 est une alternative aux fusées pyrotechniques classiques, qui périment en moins de 3 ans et nécessitent une procédure d’élimination spécifique. L’EDF1 est réutilisable, étanche à 10 mètres, visible à 7 milles, avec 4 modes d’éclairage dont le SOS. Son autonomie dépasse 6 heures ; la batterie est remplaçable par l’utilisateur. Elle est conforme à la Division 240.
L’intérêt pratique est double : elle supprime le risque d’avoir des fusées périmées lors d’une inspection ou d’un naufrage, et elle offre une signalisation continue que les fusées classiques ne peuvent pas fournir.
Le kit de pêche : pour une survie au-delà de 48h
Les radeaux ne prévoient pas de kit de pêche dans leur dotation standard. Ocean Safety commercialise un kit de pêche dédié aux radeaux de sauvetage, contenant fil, hameçons de plusieurs tailles et leurres, conditionné dans une boîte plastique étanche refermable. Le modèle BCB, encore plus compact (50 g), convient pour un grab bag.
La pêche reste un dernier recours en situation de survie prolongée, mais elle peut faire la différence au-delà de 48h, notamment pour compenser l’absence de rations suffisantes dans un pack -24h.
Pourquoi investir dans un kit de complément
La question n’est pas seulement réglementaire ; elle est opérationnelle. Voici les raisons concrètes qui justifient cet investissement.
La légalité ne suffit pas. Le cas du Belouna le démontre : un radeau -24h est légal pour traverser l’Atlantique. Il n’est pas conçu pour faire survivre un équipage 72h sans eau ni balise.
Le délai d’intervention réel peut dépasser 24h. En zone hauturière, les CROSS traitent entre 8 000 et 10 000 opérations par an. En cas de conditions météo dégradées ou de zone éloignée, les délais d’intervention peuvent s’allonger considérablement.
L’EPIRB peut être perdue lors du naufrage. Une PLB portée sur votre gilet reste disponible quelles que soient les circonstances. C’est la leçon du Belouna et de dizaines d’autres témoignages recueillis par les CROSS.
La pyrotechnie périme. Les fusées doivent être remplacées tous les 3 ans. La fusée électronique EDF1 et le grab bag réduisent ce coût récurrent tout en offrant une signalisation plus fiable.
Le coût marginal est faible. Un radeau hauturier coûte entre 1 200 et 2 000 euros. Un grab bag complet représente 100 à 200 euros supplémentaires. Une PLB, environ 300 euros. Rapporté au coût total de l’armement de sécurité, c’est un investissement mesuré.
La révision triennale est le bon moment. Chaque révision du radeau (obligatoire tous les 3 ans) est l’occasion de vérifier et compléter l’armement du grab bag : eau périmée, piles usagées, couvertures abîmées.
La responsabilité du chef de bord est engagée. L’article 240-1.03 de la Division 240 oblige le chef de bord à s’assurer de l’adéquation des équipements à la navigation pratiquée. Un radeau -24h sur une navigation au large dont les délais d’intervention dépassent régulièrement 24h peut difficilement être considéré comme adapté.
Checklist avant chaque navigation hauturière
- Radeau en cours de validité : vérifier la date de révision sur le conteneur ou le sac (tous les 3 ans)
- Grab bag attaché au radeau ou positionné à la descente, accessible sans passer par le carré
- Pyrotechnie valide ou fusée électronique EDF1 en état (piles vérifiées)
- Eau de survie du grab bag : vérifier la date de péremption
- PLB portée par chaque navigateur ou a minima par le chef de bord
- VHF portative chargée, rangée dans le grab bag ou dans une pochette étanche accessible
- Trousse de secours adaptée à la durée et la distance de la navigation

